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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 17:07
Arnaud Desjardins : Approches de la méditation
(Editions de La Table Ronde - Paris, 1989)
Extraits et résumés


DEUXIEME PARTIE : TETE, CORPS ET COEUR

[5.1 : pages 139 à 148]

  [...] « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même mais c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. » [...]

 

[Des maîtres tibétains ont confié à A. desjardins combien ils] "avaient été frappés de voir que les Occidentaux voulaient tout de suite recevoir l’enseignement ésotérique suprême concernant l’Éveil, la Libération, l’État-de-Bouddha, celui que les disciples tibétains abordent après des années de formation et de préparation.

 


Et nous, Occidentaux, avons du mal à comprendre qu’une préparation méthodique nous est demandée, avant d’aborder l’enseignement ultime, qui nous conduit au-delà de toutes les réalités relatives. Nombreux sont ceux aussi qui ont médité des milliers d’heures, année après année, dans l’espoir de réaliser le Soi, qui parlent de cette réalisation du matin au soir – « seul le Soi est réel, le monde est irréel » – mais qui demeurent encore insérés dans toutes sortes de conflits et manifestent même de grandes faiblesses trahies par leur manque d’adaptation à l’existence, leurs peurs, leurs réactions, leur peu de maîtrise de soi.

 

C’est donc un point dont il faut tenir compte : vous souffrez, vous aussi, de cette vulnérabilité en face des chocs de l’existence et vous voulez être tout simplement un peu plus solides. Mais vous portez également cette nostalgie de la transcendance, et vous vous heurtez à la contradiction qui existe entre votre ambition spirituelle d’une part et votre faiblesse, parfois votre immense faiblesse, d’autre part." [...]


  Certes, vous êtes tous habilités à viser haut. Trop d’humilité n’a aucun sens sur la voie. Et vous ne vous engagez pas sur un chemin avec la conviction qu’il ne vous conduira jamais au but. Si vous avez le courage, la persévérance, l’acharnement même, vous pouvez porter en vous la plus haute espérance. L’idée que l’ « éveil » est réservé à une dizaine de sages célèbres par siècle a été battue en brèche dès ma première rencontre avec les Tibétains. Il ne s’agit pas de vous intéresser à la « Sagesse » et de vous prosterner devant des maîtres dont vous reconnaissez la grandeur mais de vous engager sur le chemin de votre libération. Cette sagesse en question est pour vous. Ne vous contentez pas de la reconnaître et de l’admirer.

 

Si vous avez la détermination nécessaire, vous pouvez vous éveiller, changer de statut, de condition intérieure. Mais pas à n’importe quel prix, pas si facilement non plus. Un travail doit d’abord être accompli qui vous permettra d’être plus unifiés, plus solides, plus maîtres de vous tout en demeurant encore dans le monde de la dualité, avant d’envisager un accomplissement métaphysique ou transcendant.

 

Il faut bien dire, et je suis obligé de le dire une fois de plus, que nous, Occidentaux modernes, ne nous trouvons pas du tout dans la condition des Tibétains ou des yogis qui voulaient s’engager auprès d’un maître. Le monde moderne avec le type d’études que nous faisons, avec la presse et la télévision, avec les querelles politiques de la démocratie, l’ébranlement de la famille, les stress, les nuisances, ce monde moderne antispirituel est proprement destructeur de notre être. [...]


Les prestiges de cette société moderne, les prouesses techniques, l’abondance matérielle, les exploits en tous genres – communiquer à distance par le téléphone, franchir dix mille kilomètres en quelques heures avec un Boeing, envoyer des hommes sur la Lune – tout ceci nous aveugle à notre pauvreté spirituelle. [...]

 

Vous comme moi, nous avons grandi dans une société qui, sur le plan de l’avoir, est unique dans l’histoire de l’humanité mais qui, sur le plan de la décadence de l’être, est unique aussi. Nous sommes allés déjà beaucoup plus loin dans la décadence que les Romains ne l’ont été à l’époque où leur fameuse devise « panem et circences » (« du pain et des jeux du cirque ») paraissait les éloigner vraiment de toute spiritualité. C’est donc devenu un fait courant que des hommes et des femmes à la fois rêvent de samadhi, de satori, d’états supérieurs de conscience, et soient pourtant très défavorisés sur le plan de l’être.


[...] Gurdjieff [disait] [...] « L’homme doit d’abord découvrir sa totale nullité, sa complète “ merdité ”. » Il est difficile pour un Français moderne de prendre vraiment conscience de sa complète nullité. Nous avons trop de raisons [ ...](  chacun trouvera les siennes) de considérer que nous ne sommes pas aussi nuls que Gurdjieff osait l’affirmer. Même si ces paroles vous semblent abusives – alors que mon expérience pendant des années m’a confirmé combien elles me concernaient – soyez conscients du divorce entre cette faiblesse de l’être, même si vous êtes bourrés de diplômes ou si vous gagnez énormément d’argent, et la hauteur des ambitions spirituelles.

 

Une ascèse de structuration est indispensable au commencement de la voie. Avant de dépasser l’ego, il faut d’abord un ego en bonne santé. Une chenille malade ne se transforme pas en papillon et seule une chenille saine peut se métamorphoser. Un premier travail doit être accompli qui, par lui-même, ne vous conduira pas au-delà de l’ego, mais qui vous donnera cohésion et stabilité.

 

En 1963, [...] [A. Desjardins rencontra un yogi qui lui dit]  « What you need is to build an inner structure », « ce dont vous avez besoin, c’est de bâtir une structure intérieure. » Je me souviens de la grimace que j’ai faite : depuis quatorze ans je pratique des exercices de méditation, de concentration, de présence à soi-même dans les groupes Gurdjieff, j’ai déjà écrit le livre « Ashrams », j’ai passé bien des mois auprès de Ma Anandamayi, et tout ce qu’il me dit, c’est : « What you need is to build an inner structure. » Je m’étais senti comme un bachelier qui, espérant entrer en faculté, s’entendrait déclarer : « Ce dont vous avez besoin, c’est d’apprendre à lire et à écrire. » Eh oui! Maintenant je comprends combien c’était vrai. Combien de temps a-t-il fallu encore après cette parole pour commencer à construire vraiment une structure intérieure digne de ce nom!

 

Pour l’instant, revenons à cette affirmation : « C’est dans le hara que vous vous trouverez vous-même et c’est dans le cœur que vous trouverez Dieu. » Qu’est-ce que cette distinction entre se trouver soi-même et trouver Dieu? Le centre essentiel de l’être humain est-il situé dans le hara comme paraît l’enseigner Graf von Dürckheim, interprète de la tradition japonaise, ou dans le cœur comme l’affirme Ramana Maharshi?

 

Et que signifie cette division dans un enseignement qui se réclame de la non-dualité védantique, entre se trouver soi-même et découvrir le Soi?

 

Effectivement, avant de trouver Dieu, il faut d’abord, d’une certaine manière, vous trouver vous-même. Si vous êtes trop vulnérables, trop faibles, oscillant de l’espérance au découragement, facilement émus, arrachés à vous-même, vous ne pouvez pas directement accéder à la réalité supérieure.

Mon propre gourou, Swâmi Prajnanpad, disait aussi : « You cannot jump from abnormal to supranormal », « vous ne pouvez pas bondir de l’anormal au supranormal. »


Ce que Swâmiji appelait « anormal » ne relevait pas d’une psychose grave. C’est ce que nous appellerions peut-être ici une névrose légère. Anormal correspond à un fonctionnement du mental auquel malheureusement vous êtes, vous hommes et femmes modernes, à peu près tous soumis. Puisque je reconnais devant vous que ce fut vrai pour moi, vous pouvez m’entendre sans être blessés et sans avoir l’impression que je vous insulte en disant cela.

[...]


Il est faux de croire qu’un être humain bourré de « problèmes », sans structure intérieure, puisse atteindre les états supérieurs de conscience et surtout s’établir en son centre, au niveau ultime de la liberté. J’ose même dire que la recherche menée directement sur le cœur, en considérant que notre centre de gravité se trouve quelque part dans la poitrine, ne donne pas les résultats escomptés, au moins en ce qui concerne les Européens – je ne sais pas combien d’hindous ont atteint la libération pour avoir rencontré Ramana Maharshi – parce qu’ils essayent d’aborder directement cette étape ultime. Ce qui a été tout à fait aisé pour le Maharshi s’avère très difficile pour nous.

 

Swâmiji tenait un autre langage. Parlant de ses « apprentis-disciples », puisqu’il ne nous concédait même pas le titre de disciple, il disait : « Swâmiji vous voit si malheureux, si misérables, si infirmes, que dans sa compassion Swâmiji fera quelque chose pour vous. » Ce n’était pas tellement flatteur et rabaissait certaines prétentions à devenir tout de suite un grand disciple et à accéder directement aux enseignements supérieurs du yoga ésotérique! Et maintenant que je ne suis plus aveuglé par mes frustrations, mes peurs, mes désirs personnels, je vois comme Swâmiji cette misère des Occidentaux, aussi pitoyable, digne de pitié, que la misère matérielle régnant dans les bidonvilles de Bombay, Delhi ou Calcutta.

 

[...] Des êtres vraiment bien dans leur peau, il en existe, j’en ai rencontré, mais ils sont rares.

 

Quand on commence à recevoir les confidences de son prochain, qu’on gratte un peu la surface, qu’on arrache les masques comme disait Swâmiji, et ces masques ne sont pas difficiles à arracher, on voit les plaies morales et psychologiques béantes et une vulnérabilité qui n’est pourtant pas inhérente, intrinsèque à l’être humain en lui-même.

J’admets qu’il y a des exceptions mais vous admettrez que ces exceptions restent exceptionnelles.


L’être humain en soi n’a pas toujours été aussi blessé que l’homme ou la femme moderne. Mesurez-vous par exemple ce que représente la consommation des tranquillisants dans les pays occidentaux? Les statistiques médicales dépassent de très loin ce que j’aurais osé imaginer et pourtant je suis plutôt bien placé pour soupçonner cette ampleur. Et croyez-vous que la vogue des thérapies, ce besoin d’exprimer ses émotions, a toujours existé?


[...] Par conséquent, sur la voie, il y a un travail préparatoire à effectuer pour devenir d’abord normal et je dirais même comme Freud, pour bien fonctionner dans la vie amoureuse et dans la vie professionnelle, y compris la grande profession de mère de famille. Il faut commencer par là. Mais, et ce mais est l’essentiel de ce que j’ai à dire, il faut s’engager dès le départ dans une direction qui ne conduise pas à une impasse par rapport au grand but, au but ultime.

 

Ne tombez pas dans le piège d’une pratique qui vous donnera plus de consistance, une certaine maîtrise de vous, une moindre dépendance par rapport aux stress de la vie moderne, mais qui est spirituellement une impasse. Vous arrivez à un peu plus de solidité mais la progression s’arrête là. Et si vous vouliez vraiment aller plus loin, il faudrait avoir le courage de détruire cette structure que vous aurez peu à peu élaborée, pour vous retrouver désarmé, nu, et reconstruire sur des bases justes.


Il y a deux chemins qui permettent à un être désemparé et vulnérable de devenir plus fort, plus solide, moins émotif. Ne vous engagez pas sur celui qui vous conduira à une plus grande affirmation dans l’existence mais vous interdit de dépasser ce stade et de transcender l’ego, même un ego structuré. Il existe un autre chemin, préparatoire, qui vous conduira aussi à une certaine force de caractère mais qui, tout naturellement, se poursuit et vous permet ensuite de dépasser le sens du moi séparé et limité. Je vais en dire un peu plus sur ce thème.

 



Résumé et extraits d'Approches de la méditation d' Arnaud Desjardins .- Editions de La Table Ronde, Paris, 1989.
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Publié par Emmanuel de Lussac - dans Arnaud Desjardins
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Tout comme l'aigle s'en revient à son nid,

à tire-d'aile, lassé de son long voyage.

Ainsi l'âme qui dans le monde relatif et mortel des phénomènes a vécu,

s'en reviendra en elle-même,

Où elle s'endormira, libre de tout désir et de tout rêve

 

 

zafu

 

 

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